≪ CommémorAction ≫

≪ CommémorAction ≫

Par Marion Bayer et Maurice Stierl

 

Beaucoup d’entre nous sont confrontés・es à la mort aux frontières extérieures

de l’Europe ainsi qu’à d’autres endroits. Nous ne pouvons pas oublier

celles et ceux qui ont été tué・es ou qui sont disparu de manière violente.

Mettre un terme à ces décès continus est également l’une des principales

motivations de l’Alarm Phone. Cette année, lors du Transborder Summer

Camp1 de Nantes, des personnes et des groupes d’horizons différents se

sont réunis pour transformer la douleur en action collective. Dans cet article,

nous voulons rendre compte de quelques-unes des contributions apportées

lors de l’atelier. Parmi les participant・es, il y avait des proches de

disparu・es de Tunisie, des personnes actives dans différentes zones frontalières

marocaines qui tentent d’identifier les défunt・es, des militant・es qui

s’occupent du site ≪ Missing at the Borders ≫2, ainsi que d’autres personnes

qui tentent de commémorer les victimes de la frontière européenne en

mer Méditerranée, dans la région de l’Evros, à Calais ou ailleurs. La commémoration

des morts fait partie de nos luttes quotidiennes.

 

Les procédures d’identification au Maroc

 

  1. : A Tanger, beaucoup de migrant・es et de gens perdent leur vie en mer.

Nous qui sommes sur place, nous n’avons pas le choix – nous devons accompagner

ces gens. Lorsqu’ils meurent le long de la cote marocaine, ils

sont amenés à Tanger. Nous pouvons désormais aller à la morgue, et je

peux donc aider à l’identification des gens. La procédure est particulièrement

Cynique – on pourrait dire que nous réussissons à faire sortir des

corps qui font de la place à de nouveaux corps. Nous prenons des photos

pour que quelqu’un d’autre puisse éventuellement les identifier. Je

retourne voir les communautés de migrant・es et je leur demande : quels

vêtements portaient les personnes quand elles sont parties ? Ont-elles des

signes distinctifs comme des tatouages, ont-elles les cheveux longs ou des

rastas ? Si quelqu’un pense qu’il peut les connaitre, je lui demande s’il veut voir les photos. C’est difficile. Quand les gens restent longtemps en mer,

ils sont déformés, ils ont des marques, des blessures. Il est donc parfois

très difficile de savoir s’il s’agissait de nos amis・es. Parler aux proches, c’est

le plus dur. Parfois, lorsque nous appelons les parents d’une victime et que

nous leur parlons, ils raccrochent et ne veulent pas nous parler. C’est difficile

pour eux d’accepter. Quand il y a un silence au bout du fil, il suffit

d’attendre et peut-être de les rappeler plus tard. Ils ont besoin de temps.

Se pose alors la question de ce qu’il faut faire du corps. Si les parents

n’ont pas d’argent, nous pouvons demander à l’ambassade ou à d’autres

amis・es – il faut compter 3 000 a 3 500 euros pour faire transporter le corps,

cela représente beaucoup d’argent. Parfois, on les enterre au Maroc avec

la communauté, lorsque les membres de la famille sont d’accord, parfois

certains・es se joignent à nous. Parfois, les proches qui ne peuvent pas venir

nous demandent s’ils peuvent recevoir quelque chose de la personne, une

dent ou des vêtements, afin de pouvoir enterrer quelque chose qui lui appartenait

à la maison.

 

Les familles de disparu・es

 

  1. : Je suis venu ici de Tunisie pour représenter plus de 500 mères d’enfants

disparus. Depuis avril 2011, nous ne savons pas ce qui est arrive à

nos enfants. Nous avons demandé aux autorités tunisiennes, mais chaque

fois que nous faisons des manifestations, la police réagit avec brutalité.

Ils nous disent qu’une enquête est en cours, mais il n’y a pas d’enquête.

Ils nous ont dit que nos enfants sont morts, mais ils ne le sont pas, ils sont

disparu. S’ils sont morts, on veut une preuve et quelque chose à enterrer.

Ils disent qu’ils vont nous donner un certificat de décès, mais nous avons

besoin d’une preuve qu’ils sont morts. Les autorités européennes ont le

pouvoir de faire taire le gouvernement tunisien et c’est pourquoi il ne réagit

pas. Si une telle chose arrivait à un enfant européen, le monde entier

soutiendrait les parents. Mais ce n’est pas le cas des parents africains. C’est

du racisme. Je demande à tous les gens ici présents de nous soutenir pour

découvrir la vérité et retrouver nos enfants. Pourquoi les Européen・ne・s

peuvent-ils voyager avec juste une carte d’identité, tandis que les Africains

・es avec tous leurs documents ne peuvent pas voyager?

Les disparu・es aux frontières/Milan sans frontières

 

  1. : A Milan, tous les premiers jeudis du mois, nous organisons des manifestations,

comme les mères des disparu・es en Argentine. L’Etat fait disparaitre

des gens de force. Les gens sont forcés d’aller dans des camps de

détention ou ils ne peuvent pas parler à leur famille ni à leurs amis. Les

≪ Français・es ≫ ont inventé la disparition en mer lorsqu’ils ont tué des algériens

・nes, il y a là aussi une dimension coloniale.

Au Chili et en Argentine, les mères ont un slogan : ≪ Nos enfants

étaient vivants ≫ – ils étaient vivants lorsqu’ils sont partis et nous voulons

qu’ils reviennent vivants. C’est un message politique. Les familles ont

récemment rencontré des militants・es d’Amérique du Sud et d’Afrique à

Mexico et cela les a politisés. Il est important que les familles des disparus

・es aient la possibilité de faire connaissance. Il est également important

que les familles puissent voir qu’il y a des gens qui s’occupent de leurs enfants

et qui essayent de faire en sorte qu’ils ne soient pas oubliés. Lorsqu’on évoque une personne disparue, il y a également d’autres victimes derrière : les familles et les amis・es. La platforme ≪ Missing at the border ≫ publie des vidéos avec les témoignages des familles. Nous voulons aussi faire un monument où ces familles pourront se rendre, pour avoir un endroit à visiter. D’autres familles musulmanes ont une tombe sur laquelle elles peuvent se rendre chaque année, mais ces familles n’ont rien.

La commémoration des morts du 6 février 2014 à Ceuta

 

  1. : Le 6 février 2016, nous avons tenu une commémoration à Rabat, devant

l’ambassa de d’Espagne. Nous étions plus de 600 personnes. En 2018,

nous avions également réalisé une petite action au Niger, liée au lancement

d’Alarm Phone Sahara. Nous sommes entré・es en relation avec des

groupes en Espagne et à Ceuta et nous avons essayé de travailler ensemble : avec

les associations marocaines de défense des droits humains, avec le Conseil

des migrants・es, avec d’autres voix de migrants・es qui sont ≪ sur la route ≫ et

des syndicats. Nous avons choisi la date du 6 février 2020 pour réaliser une

action commune de commémoration. Il y aura également une commémoration

au Cameroun d’où ils venaient beaucoup de victimes. Ainsi qu’un événement à Ceuta et un autre à Rabat.

 

Les monuments commémoratifs de Welcome to Europe en Grèce

 

  1. : En 2010, nous sommes partis・es d’Allemagne pour faire un grand tour

dans la région de l’Evros, au nord de la Grèce, ou beaucoup de personnes

tentent de traverser la fleuve. Une femme afghane nous avait dit qu’elle

avait vu son mari pour la dernière fois dans le fleuve et elle nous avait demander

de le chercher. Nous avons pris une photo de lui et nous sommes allés・es

dans toutes les petites prisons, mais malheureusement nous ne l’avons

pas trouvé. Le jour ou il a disparu, 14 personnes ont perdu la vie dans

cette région. Nous nous sommes donc rendus dans le plus grand hôpital

de la région et nous avons parlé au médecin légiste qui recueille l’ADN et

les vêtements et s’occupe des archives. Nous avons ensuite été envoyés・es

dans des postes de police où nous avons finalement trouvé la bague que

l’Afghan portait le jour de sa disparition. On nous a dit qu’il y avait un

cimetière qui suivait les traditions musulmanes dans la région et que les

14 personnes y avaient été enterrées. Mais ce que nous avons trouvé n’était

pas une cimetière : c’était un fossé commun dans lequel des réfugié・es

étaient jetés・es depuis 10 ans. L’année suivante, nous sommes retourné・es

dans la région, avec d’autres familles à la recherche de leurs proches car

il était très important pour ces gens de voir l’endroit où leurs proches

avaient disparus. Nous avons tenu une petite cérémonie et nous y avons

construit un petit mémorial : une fontaine avec les noms des personnes

disparues. Les années suivantes, nous avons commencé à construire ce

type de monuments commémoratifs sur l’ile de Lesbos. Nous travaillons

toujours avec les proches des disparus・es. Il y en a un au nord de Lesbos et

un autre près de Mytilène. L’année dernière, des fascistes ont détruit l’un

des monuments et l’ont jeté à la mer, mais cette année encore, nous ferons

une cérémonie.

 

Les décès à Calais

 

Dans la zone frontalière autour de Calais, on entend parfois parler de décès

par des proches, des amis・es ou dans les médias. Nous essayons de faire

en sorte que les corps soient restitués. Il y a aussi des associations qui essaient

de rendre visible la mort à la frontière : le lendemain d’un décès,

un groupe s’est par exemple rassemblé dans le centre de Calais. Certaines de ces militants・es ont été arrêtés・es et il y a toujours une forte présence policière

lorsque nous nous réunissons. Nous avons un groupe de travail

pour coordonner les procédures légales et administratives, ainsi que les

besoins psychologiques. Nous luttons contre le fait que la mort des migrants

・es soit invisibilités – 226 personnes sont mortes en essayant de passer

de la France au Royaume-Uni. Aujourd’hui, la frontière est étendue à

la Belgique et elle est de plus en plus militarisée. C’est pour cette raison

que les gens prennent des routes de plus en plus risquées et de plus en

plus longues. Ils montent, par exemple, dans des camions des Bruxelles

ou même ailleurs.

 

Les décès en mer :

 

  1. : Au cours des dernières années, avec Sea-Watch, nous avons été

confrontés・es au fait qu’il y avait de moins en moins de navires de sauvetage.

Parfois, les corps restent dans la mer pendant des jours ou des semaines.

Auparavant, nous pouvions les remettre à des bateaux plus gros,

comme MSF, qui transportait les corps en Europe pour qu’ils puissent

être identifiés. Aujourd’hui, ces gros bateaux ont disparu et les autorités

européennes ne veulent plus transporter les corps. Nous devons donc les

enterrer en mer – nous ne pouvons pas les garder sur notre bateau, compte

tenu des longues périodes d’attente en mer ou on ne nous autorise pas à

débarquer. Nous observons les corps et essayons de trouver des signes distinctifs,

comme des tatouages, nous prenons des photos pour que d’autres

puissent les identifier par la suite. Et nous essayons de trouver un moyen

d’organiser une cérémonie sur le bateau.

 

≪ CommemorAction ≫

 

Lors de notre atelier prés de Nantes, nous avons réfléchi à des formes de

commémoration plus collectives et liées à des pratiques contestataires.

Nous avons crée le terme ≪ CommemorAction ≫ car il contient une promesse

: nous n’oublierons pas celles et ceux qui ont perdus la vie et nous lutterons

contre les frontières qui les ont tués・es. Nous construirons quelque

chose ensemble à partir de notre deuil. Nous ne resterons pas seuls・es et

nous n’abandonnerons pas. Nous continuerons à lutter pour la liberté de

circulation de tous・te・s au quotidien.

 

………………………………………………………………………

 

Une brochure sur les lieux de commémoration de Welcome to Europe en

Grèce est disponible sur ce blog : http://lesvos.w2eu.net/

1 Voir l’article consacré au Transborder Summer Camp, une rencontre antiraciste transnationale

qui s’est déroulée en juillet 2019 près de Nantes.

2 https://missingattheborders.org/en/

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