COMMENT LES CADAVRES DES MIGRANTS SONT DEVENUS DES OBJETS SOCIOLOGIQUES.
NOTES SUR QUELQUES TRAVAUX EN SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES (2012-2018)
Par Françoise Lestage
Presses de Sciences Po | « Critique internationale ». 2019/2 N° 83 | pages 193 à 203.
Publié dans CAIRN.INFO
La violence des morts aux frontières
À partir du milieu des années 2000, les morts aux frontières ont commencé à constituer un nouveau champ thématique traité par des chercheurs de disciplines diverses, des journalistes et des militants, à propos de plusieurs lieux – Calais, la Méditerranée, la frontière entre le Mexique et les États-Unis, le nord de l’Afrique –, sous des angles variés – statistiques, traitement des corps, vécu des migrants – et selon des formats divers – cartes, articles, documentaires, films de fiction. En 2006, le géographe Olivier Clochard a élaboré avec le journaliste Philippe Rekacewicz une première carte intitulée « Mourir aux portes de l’Europe » pour l’Atlas du Monde diplomatique.
Ce document a initié un type de recherches menant à « la géographie des migrants morts » dont Nicolas Lambert, cartographe et militant revendiqué, a donné une présentation à Montréal en 2016. La même année, aux États-Unis, Gabriella Soto et Daniel E. Martinez ont entrepris de déterminer où meurent les migrants et en quoi l’analyse de ces lieux et de leur évolution « nous informent sur l’efficacité des stratégies frontalières des États »
Depuis 2006, le comptage des morts aux frontières fait l’objet de discussions, parfois méthodologiques, et les cartes se multiplient, tant celles des militants qui veulent ainsi interpeller les pouvoirs publics que celles du projet « Missing Migrants » de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), que Charles Heller et Antoine Pécoud critiquent, d’une part, parce que l’OIM joue un rôle dans la politique de contrôle des frontières et contribue à l’accroissement des morts et des disparus, d’autre part, parce qu’en voulant éviter de critiquer les États elle dépolitise les chiffres.
De fait, pour les associations de défense des migrants « enregistrer et quantifier les morts et les disparus de la migration constitue un enjeu politique majeur » dans lequel le collectif Babels voit à la fois une façon de donner une existence politique aux morts, un instrument pour interpeller l’opinion publique et un moyen de révéler une politique internationale de contrôles aux frontières qui tue massivement et de plus en plus.
À partir de 2013, après deux naufrages près de l’île de Lampedusa ayant provoqué plus de 600 morts et le lancement de l’opération militaro-humanitaire Mare Nostrum qui a fait de la Méditerranée une « scène de sauvetage », la publication d’articles et d’ouvrages de sciences sociales sur ce qui est en train de se passer aux frontières de l’Europe et en Méditerranée s’est multipliée. Ces travaux suivent deux axes d’analyse. Le premier, inspiré de la philosophie politique – Giorgio Agamben, Hannah Arendt, Judith Butler, Michel Foucault – et se fondant sur le concept de biopolitique, oriente l’étude vers la violence des dispositifs technico-administratifs nationaux, internationaux et supranationaux aux frontières destinés à préserver la souveraineté territoriale des États qui génèrent les morts. Ces travaux interrogent également le traitement par les États des cadavres présents en masse, ainsi que les mobilisations de défense ou de solidarité avec les réfugiés/migrants, notamment autour des « droits des morts », afin de contester les politiques en cours et de dignifier les morts. Le second s’attache au point de vue des migrants eux-mêmes et de leurs familles, à leurs représentations et leurs discours sur la mort, aux attentes et engagements des proches des migrants morts ou disparus.
Les morts en masse
La littérature sur les migrants morts aux frontières a dès lors rencontré celle consacrée à la violence de masse et aux génocides qui s’attache aux exhumations des corps des victimes. Ce thème a suffisamment pris d’ampleur pour donner naissance à une collection des éditions Petra intitulée « Les cadavres dans les violences de masse et les génocides » et dirigée par Elisabeth Anstett et Jean-Marc Dreyfus. Les travaux qui y sont publiés sont issus de toutes les disciplines, reposent sur des études de cas principalement du XXe siècle, et ont pour objectif de « restituer le destin des cadavres présents en masse et de s’atteler à l’analyse des multiples enjeux que révèle leur traitement, lors de leur destruction ou dissimulation, de leur recherche puis identification, ou à l’occasion de leur patrimonialisation ». Pour l’instant, la collection ne présente pas d’ouvrage concernant les migrations mais des livres collectifs consacrés à l’étude des cadavres des bourreaux de crime de masse, aux exhumations et deuils collectifs en Espagne et en Amérique latine et à l’approche méthodologique du traitement des cadavres victimes de violence de masse. Cependant, E. Anstett et J.-M. Dreyfus dirigent également la collection « Human Remains and Violence » chez Manchester University Press, qui a publié un ouvrage collectif de Finn Stepputat dans lequel la contribution de Lars Ove Trans sur les migrants mexicains aux États-Unis et la place de l’État dans les transferts des morts aborde la question des rapports entre l’État et les migrants défunts. Cette problématique des cadavres en masse influence – ou se développe parallèlement à – celle des migrants décédés en masse aux frontières, notamment en ce qui concerne l’identification, centrale dans tous les cas, de leurs dépouilles. Celle-ci relève en partie de la médecine légale et de la bio-archéologie, disciplines peu sollicitées dans les autres travaux sur la mort au loin. En sciences sociales, elle produit des travaux sur le fonctionnement des identifications, les exhumations et les éventuels transferts des restes des migrants défunts, qui complètent ceux de la médecine légale. Il s’agit de « retrouver, identifier, commémorer » pour reprendre le titre de l’ouvrage coordonné par Carolina Kobelinsky et Stefan Le Courant, l’enjeu étant de « redonner une identité » à ces « inconnus » dont C. Kobelinsky rappelle que « les noms, les origines, les histoires sont ignorés » alors que les migrants vivants sont identifiés, triés et « tracés » grâce à des procédés techniques de plus en plus sophistiqués.
Des migrants réduits à leur corps biologique ?
Au final, la distinction entre la mort en et la mort par migration est-elle pertinente ? Pour certains chercheurs, qui s’inscrivent notamment dans la lignée d’Abdelmalek Sayad, elle ne l’est pas du point de vue politique car, qu’elle soit en ou par, la mort d’un migrant est le produit d’un ordre politique qui fait de l’immigré « un homme abstrait » et le réduit à son corps biologique. Or, si cela est en effet le cas pour certains migrants qui ne sont vus par les États que comme du « travail », un « corps labeur » ou comme des cadavres, il convient, à mon sens, de nuancer cette représentation politique en intégrant, d’une part, la temporalité, d’autre part, la perception de soi des migrants eux-mêmes. Selon le moment de leur parcours, les « migrants » ne sont pas toujours en situation de mobilité, pas plus qu’ils ne sont dans une position de dominés, d’exploités ou d’otages des gouvernements. Bien au contraire. Comme le montre la littérature sur les pratiques transnationales, ils utilisent leurs multiples compétences linguistiques ou culturelles pour améliorer leur situation économique, sociale ou politique et celle de leurs compatriotes dans le pays d’origine ou dans un des lieux de migration : ils créent des entreprises, se mobilisent politiquement et se coordonnent dans plusieurs pays afin de contrôler, voire, si possible, de modifier l’ordre politique en place dans leur pays d’origine et/ou de résidence. Dans certaines conditions, les migrants peuvent tirer avantage de leur double – ou multiple – inscription sociale, culturelle et politique. De même, les familles en deuil ou à la recherche de disparus ne sont pas que les victimes d’un ordre mondial violent. Selon Wendy A. Vogt, qui a réalisé une enquête ethnographique au Mexique et au Texas avec des familles de disparus et de défunts, elles se transforment en « acteurs transnationaux » qui engagent des fonctionnaires et des acteurs non étatiques (ONG, religieux) dans le but d’affronter les conséquences émotionnelles, économiques et financières de leur perte. Tout au long de leur vie, les « migrants » et leurs familles sont pris dans de multiples relations sociales, culturelles, religieuses, économiques ou politiques et interagissent avec d’autres acteurs, institutionnels ou non. S’ils peuvent être des « corps » pour les États, les migrants restent des personnes pour ceux qui les entourent, y compris dans les situations difficiles et dangereuses, comme le montre Michelle Salord dans son film Down The Line où les migrants centraméricains en route pour les États-Unis jouent ensemble à mimer leur propre destin, tout en évoquant les défunts qu’ils ont laissés sur leur route.
Des questionnements en commun
Pourtant, morts en migration et par migration suscitent de nombreuses questions communes, en particulier autour de la citoyenneté, des territoires des morts et de la place de l’État dans le traitement des restes humains. C’est le cas dans ce dossier de Critique internationale où l’article de Laurence Pillant sur la mise à l’écart des morts migrants dans la Grèce contemporaine fait écho à celui de l’historien D. Carnevale paru dans le numéro de Diaspora cité plus haut. D. Carnevale analyse en effet la façon dont les cadavres des non-catholiques sont traités dans le royaume des Deux-Siciles au XIXe siècle en fonction de leur religion et de leur nationalité, tout en indiquant que chez les Napolitains du cru, les pauvres étaient jetés dans une fosse commune – les distinctions sociales demeurant prégnantes au-delà de la mort – alors que les étrangers relevaient d’une autre hiérarchie. Le rejet de l’Autre/l’Étranger/l’Hétérodoxe/le Migrant défunt par les populations, les États et les administrations est donc à nuancer puisqu’il s’inscrit dans des hiérarchies sociales existantes et que certains États, comme le Mexique, organisent la captation de leurs morts émigrés dans le but, aussi bien politique qu’économique, de récupérer symboliquement des citoyens, de motiver les votes de leurs ressortissants vivants et d’attirer les investissements des migrants. On retiendra de tous ces travaux que les États sont omniprésents, que ce soit dans le transfert des cadavres de leurs ressortissants morts à l’étranger ou dans la gestion des cadavres des étrangers morts sur leur sol, en ou par migration.
Les travaux cités ici s’attachent à des situations diverses de morts en ou par migration présentant des points communs et des divergences dans les questionnements et les analyses. Il reste que la grande majorité d’entre eux se centrent sur le traitement des cadavres, constituant ainsi un sous-champ de la sociologie/ anthropologie du corps, et contribuant à faire du corps du migrant défunt un objet sociologique ancré dans l’étude des flux et des politiques migratoires. Un tel focus permet de s’interroger sur les aspects matériels du traitement des morts par les institutions (État, famille). Il comporte cependant un risque de réification des corps au détriment des personnes et de leur capacité à agir comme vivants ou comme défunts. À trop mettre l’accent sur « les corps », certains travaux en sciences sociales risquent de ne pas prendre suffisamment de distances avec les logiques et les représentations étatiques ou associatives et de perdre ainsi de vue ce qui constitue leur objet, à savoir l’analyse de processus sociaux dynamiques à partir des vivants ou des morts auxquels les vivants prêtent certaines formes de vie.
Presses de Sciences Po | « Critique internationale »
2019/2 N° 83 | pages 193 à 203
Publié dans CAIRN.INFO
ISSN 1290-7839
ISBN 9782724635829
Poster un Commentaire