Des deux côtés de la frontière

Des deux côtés de la frontière

 

Par Jacob Berkson

 

L’an dernier, j’ai fait la connaissance du réseau Alarm Phone. Nous avons traversé toute la péninsule ibérique en camionnette pour voir de nos propres yeux ce qui se passait à la frontière du sud-ouest de l’Europe et, si possible, rencontrer les personnes qui la traversaient. Je connaissais un peu les positions de l’Alarm Phone à travers les comptes rendus que j’avais lus sur une mailing-list d’activistes. J’avais été impressionné par leur sérieux et l’engagement de ces personnes. Mais je ne savais pas qui elles étaient et ce qu’elles voulaient faire. À mes yeux, c’était une ONG importante et louable de plus, promouvant le soutien aux « migrants désespérés », mais ne remettant pas fondamentalement en cause le régime européen des frontières. Ceci, bien sûr, avait bien plus à voir avec mon arrogance et mon ignorance qu’avec un quelconque fonctionnement de l’Alarm Phone.

Cette ignorance s’est dissipée après avoir fait la rencontre de membres actifs de l’Alarm Phone à Tanger et Algéciras. Il est devenu évident dès les premiers instants que c’était un réseau de personnes s’opposant au système des frontières. Il y avait un réel engagement en faveur des personnes, non seulement des migrants, qui veulent exercer leur droit à déterminer leur propre futur. J’ai aussi compris que l’« Alarm Phone » est un réseau qui fait partie d’un plus large écosystème d’activistes des deux côtés de la frontière européenne et qui promeut différents types de politiques migratoires, devenant ainsi une forme d’action directe contre le racisme de la « forteresse Europe ». J’avais envie d’y prendre part.

Ces premières impressions schématiques se sont affinées tout au long de l’année passée. Je dirais maintenant que l’organisation de l’Alarm Phone est du même type que toutes celles qui luttent contre l’injustice des frontières. De la même façon que la lutte contre l’incarcération massive d’Afro-Américains est animée par l’idée « d’amener ce qui est à intérieur à l’extérieur et de montrer ce qui est à l’extérieur à l’intérieur ». C’est un slogan et une tactique qui ont été choisis par les activistes dans la lutte contre la détention administrative des personnes qui ont franchi les barrières de l’Europe sans autorisation officielle. L’Alarm Phone agit de la même manière pour les mêmes raisons.

Un des effets des murs de prison est d’isoler, et ainsi de cacher, celles et ceux d’entre nous qui sont d’un côté du mur de celles et ceux qui sont de l’autre côté. Pour les personnes non-incarcérées, celles qui sont emprisonnées sont invisibles. Mais, ainsi que le prouve la frontière européenne, cette invisibilité n’a pas seulement un effet de ciment. C’est un échec plus profond. La personne qui est du « mauvais » côté d’un quelconque mur a été coupée de la communauté. Elle n’est, littéralement, presque plus des nôtres.

« Nous », bien sûr, s’entend de plusieurs manières, mais cela renforce l’emploi du « nous » dans un sens de totale appartenance, de celles et ceux qui comptent vraiment. Le mur de prison cache la personne emprisonnée de notre vue, non par manque de fenêtre, mais parce que l’acte de retrait la fait passer de quelqu’un que je vois à quelque chose qui n’a pas besoin d’être regardée. La frontière européenne crée le même effet. Elle ne bloque pas la lumière. Elle fonctionne en isolant. La personne qui est maintenue à l’extérieur n’est plus des nôtres. Aux privilégiés de l’intérieur, même s’il n’y a aucun empêchement physique à la visibilité, les damnés restent invisibles.

Cette invisibilité a une fonction de retrait de la communauté et constitue en même temps un mécanisme qui renforce ce retrait – ce que l’œil ne voit pas, le cœur ne peut le pleurer. En tant qu’Européen, je peux vivre dans un monde à part où je ne vois qu’un cinquième de la population mondiale. Ce sont les « Européens », les Blancs. Les autres 4/5e de l’humanité n’appartiennent pas à ce monde. Ils ne font pas partie des nôtres. Et lorsqu’on n’est pas inclus dans le « nous », nos croyances, nos souhaits, nos besoins, nos désirs et nos espoirs ne comptent pas. Ils ne comptent pas parce que ça n’importe pas. En fait, il est impensable que tu puisses même réfléchir. Raisonner est une affaire publique. Raisonner, c’est s’exprimer clairement. Tu as besoin d’être vu et entendu pour être touché par la grâce de la raison. La frontière européenne ne te rend pas seulement invisible, elle t’exclut du pouvoir, elle t’exclut de ton humanité.

Le rejet du racisme de la frontière européenne est inhérent à l’Alarm Phone. En tant qu’Européen dans ce groupe de travail, ma première tâche est de regarder et de voir celles et ceux avec qui je partage le monde. Rendre compte d’une injustice n’est pas seulement, comme je le pensais, un exercice important pour que personne ne puisse dire, une fois le mur tombé : « On ne savait pas ». C’est cela, mais bien plus encore, c’est un « état des lieux » de ce à quoi ressemble le monde, lorsque l’on regarde la population mondiale comme faisant partie de notre communauté. C’est ce qui nous arrive lorsque l’on se rend compte de ce qui nous est fait.

Dès que je t’aurai vu, je te verrai comme une personne agissante. Je reconnaîtrai que toi aussi, bien avant moi, tu as rejeté le racisme présent au cœur des politiques européennes. Tu as déjà démantelé tous les signes des frontières européennes, banni celles qui sont physiques et tu es même prêt à les défier au risque de ta vie pour venir en Europe. À ce stade, je ne peux qu’apprendre de toi et te soutenir. Quand je réponds au téléphone, je n’essaie pas seulement de t’aider à rester en vie, je prends modèle sur toi, j’espère, et je suis à tes côtés dans ta lutte au nom de notre humanité partagée.

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