Cinéma, droits et réalités frontalières : Regards croisés sur la migration dans la région de l’Oriental

Organisée à l’initiative de l’Association Marocaine d’Aide aux Migrants en Situation Vulnérable (AMSV) et rapportée par Youssef Chemlal, une table ronde sous le thème « Frontières & cinéma participatif » a réuni à Oujda une cinquantaine de participants, parmi lesquels des chercheurs, des militants associatifs, des journalistes et des familles de migrants disparus ou détenus. L’événement a débuté par la projection de courts-métrages documentaires issus du projet « REEL BORDERS ». Ces œuvres, réalisées de manière participative avec des travailleuses frontalières marocaines à Ceuta, mettent en lumière la détresse de centaines de femmes de ménage non déclarées, piégées dans l’enclave espagnole depuis la fermeture soudaine des frontières en mars 2020 en raison de la pandémie de Covid-19. À la suite de ces projections, les débats ont dressé un état des lieux sans concession des réalités vécues aux frontières de l’Oriental et des enclaves de Ceuta et Melilla.
Melilla : L’anomalie géographique devenue piège administratif
Mme Ikram Lamhamdi Karti, représentante de l’ONG Soliday Wheels, a exposé le quotidien complexe de Melilla, où son organisation apporte un soutien juridique et social aux migrants, particulièrement aux jeunes Marocains arrivés par la mer ou en franchissant les barrières. Elle a rappelé une anomalie juridique majeure : bien que Ceuta et Melilla fassent officiellement partie de l’espace Schengen, celui-ci ne s’y applique pas pleinement, entraînant des contrôles systématiques pour quiconque souhaite rejoindre la péninsule espagnole.
Depuis le 13 mars 2020, la fermeture définitive de la frontière terrestre avec le Maroc pour les personnes en situation irrégulière a mis fin aux accords historiques de bon voisinage qui permettaient aux résidents de la province de Nador de circuler sans visa. Cette fermeture a créé une véritable impasse pour les Marocains résidant à Melilla : ils ne peuvent pas renouveler leurs papiers d’identité au consulat, ne peuvent pas se déplacer vers d’autres villes espagnoles en raison des contrôles, et craignent de retourner au Maroc de peur de rester bloqués à l’extérieur de la ville où ils ont construit leur vie. Face à ce blocage, la société civile locale (comme CEAR, le HCR ou Solidary Wheels) se mobilise pour garantir un accès minimal aux droits fondamentaux et lutter contre les blocages bureaucratiques.
La frontière algéro-marocaine : Le calvaire silencieux des femmes migrantes
L’intervention de Mme Sanae Salmi, doctorante chercheuse en droits des réfugiés, s’est concentrée sur la question critique des violences basées sur le genre dans les zones transfrontalières. Les femmes migrantes subissent une accumulation de violences physiques, psychologiques et surtout sexuelles tout au long de leur exode, particulièrement lors de la traversée de la frontière algéro-marocaine.
Les données présentées sont alarmantes :
  • Selon des témoignages recueillis auprès de survivantes accueillies dans des centres à Oujda, 80 % des femmes interrogées ont été victimes de viol ou de tentative de viol à la frontière.
  • Des données de Médecins Sans Frontières (MSF) confirment que 59 % des femmes ont subi des violences sexuelles entre l’Algérie et Oujda.
  • Au total, 87,4 % des femmes migrantes subissent des violences de genre au cours de leur parcours.
Malgré la gravité de ces crimes, la majorité des survivantes s’enferment dans le silence par peur de représailles, de stigmatisation ou d’expulsion administrative en raison de leur statut précaire. Face à cette détresse, les ONG locales et internationales déploient des efforts d’écoute psychosociale, d’appui juridique et d’hébergement d’urgence. Mme Salmi préconise notamment de reconnaître officiellement les violences sexuelles transfrontalières comme un motif légitime d’accès au statut de réfugiée.
Le rôle des médias : Entre prisme sécuritaire et déshumanisation
M. Abdelali Jabri, journaliste et directeur du journal électronique Gil 24, a analysé le rôle des médias locaux dans la perception de la question migratoire au sein de la région de l’Oriental. Ses observations révèlent que la couverture médiatique de la migration de transit reste largement dominée par un traitement sécuritaire (représentant 35 à 45 % des sujets), axé de manière disproportionnée sur l’illégalité, les interceptions de migrants ou le démantèlement de réseaux.
À l’inverse, les approches humanitaires ne représentent que 20 à 25 % des contenus, et les sujets traitant de l’intégration réussie ou des contributions positives des migrants sont relégués à la marge (5 à 15 %). M. Jabri a également alerté sur la persistance de discours de haine et de termes déshumanisants, notamment sur les réseaux sociaux (représentant 10 à 25 % des contenus), qui alimentent les stéréotypes et le racisme. Pour y remédier, il recommande de former les professionnels des médias à une terminologie éthique et d’intégrer directement la parole des personnes migrantes afin d’humaniser les récits.

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